Introduction à l'humanisme
Note importante; Les textes qui suivent sont traduits, avec permission, du site COHE (Continuum of humanist Education) et sont la propriété exclusive de IHS (Institute for Humanist Studies)
Auteur: Massimo Pigliucci
[Glossaire ]
Leçon 1 - 2
le glossaire du cours s'ouvre dans une fenêtre séparé
Évolution, créationnisme et la nature des sciences
Leçon 1 : Le double danger de l'intégrisme religieux et scientifique
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Tout au long du 20e siècle, on a lutté ferme pour
influencer la manière de penser des Américains. À l'aube du 21e siècle,
cette lutte ne semble pas sur le point de s’estomper quand on voit avec
quelle détermination les intégristes religieux, principalement
chrétiens, s’opposent aux tenants de la biologie évolutive moderne. À
la source du conflit, il y a des phénomènes complexes d'ordre
psychosocial, dont un excès de scientisme
et de nombreuses
formes d'anti-intellectualisme
. Ce module vise les objectifs suivants :
-
Remonter aux racines du conflit;
-
Dresser la liste des errements et des illogismes des membres des deux camps.
-
Explorer comment les scientifiques et les éducateurs devraient aborder le problème, notamment en mettant à profit certaines découvertes récentes en neurobiologie de l'apprentissage.
Selon moi, les quatre principales causes de la « controverse» opposant les évolutionnistes et les créationnistes sont les suivantes : 1) les diverses formes d’anti-intellectualisme qui gangrènent la société américaine; 2) la tendance de certains scientifiques à verser dans l'idéologie du scientisme lorsqu’ils prennent la parole en public; 3) l'enseignement déficient des sciences; et 4) le fait que nous n’avons pas encore intégré à nos méthodes d’enseignement et à nos programmes de formation les nouvelles connaissances acquises sur le fonctionnement du cerveau.
Les formes d'anti-intellectualisme
Le premier volet du problème est le sentiment anti-intellectuel généralisé qui caractérise les Nord-Américains et qu’on ne retrouve pas généralement chez les Européens. Les racines de l'anti-intellectualisme en Amérique du Nord sont profondes et ont fait l'objet de plusieurs études. L’exposé qui suit s’inspire des travaux de deux spécialistes de la question, Richard Hofstadter et Daniel Rigney..
Il existe essentiellement cinq formes d'anti-intellectualisme
; nous
allons les décrire sommairement.
1) Il y a tout d'abord l'antirationalisme inhérent à l'intégrisme
religieux. Selon cette conception, la raison est quelque chose de froid
et de terne. Le scepticisme risque d’ébranler l'autorité, généralement
celle de l'Église. On craint par-dessus tout le relativisme moral
,
c’est-à-dire que la moralité absolue des uns ne soit pas meilleure que
celle des autres.
2) En second lieu, vient l'antiélitisme
qui prétend que les activités
intellectuelles sont antidémocratiques. C’est une idéologie politique
populiste, ancrée dans le concept nord-américain de démocratie, ce
concept étant beaucoup plus large en Amérique qu’en Europe. Les
Européens vivant dans des régimes démocratiques acceptent facilement
qu’une hiérarchie intellectuelle soit fondée sur la connaissance et les
compétences. Les Nord-Américains acceptent aussi les hiérarchies, mais
surtout celles qui reposent sur le pouvoir et l'argent.
3) Les tenants de l'instrumentalisme irraisonné
prétendent que la
pensée n'a de valeur que si elle a une application pratique et ils
affichent un dédain pour la recherche théorique et le travail
intellectuel. Cette attitude est enracinée dans le capitalisme sauvage,
où l'éthique protestante du travail et la réussite matérielle sont plus
prisées que l'ésotérisme.
4) L'hédonisme irraisonné
est la quatrième forme
d’anti-intellectualisme
: réfléchir exige un effort, alors pourquoi
faire cet effort? Les médias et l'industrie du divertissement sont les
grands promoteurs de cette attitude d’esprit. La plupart des médias
véhiculent des nouvelles « prémâchées », une information-spectacle
superficielle qui ne favorise pas la pensée indépendante et nuancée.
Pour paraphraser le commentateur Neil Postman, je dirais que nous
sommes une nation qui se tue en se divertissant.
5) Enfin, le postmodernisme
, aussi appelé déconstructivisme, est une
forme récente et particulière de l'anti-intellectualisme
importée de
France principalement, dont l’expression américaine est plus
radicale que la version originale. Selon cette théorie, toute
connaissance est relative, les différentes traditions culturelles
s’équivalent et donc la science n’est pas une méthode d'enquête plus
efficace qu’une autre. Étonnamment, ce type d'anti-intellectualisme
émane des universités, de la soi-disant gauche universitaire des
départements de sciences humaines et de sciences sociales partout au
pays.
La meilleure critique du postmodernisme
demeure sans doute le canular
d’Alan Sokal. En 1996, ce physicien a réussi à publier un document
intitulé « vers une herméneutique transformative de la gravitation
quantique » dans un important journal postmoderniste, Social Text.
Sokal avait rédigé tout son texte avec des bouts de phrases absurdes et
des termes ronflants empruntés à la théorie mathématique et à la
mécanique quantique. Bien qu’une critique sociale de la science soit
nécessaire parce que la science est en soi une activité sociale de
l'homme, le problème des postmodernistes est simple : ils ne savent pas
de quoi ils parlent.
L’écueil du scientisme
Le deuxième aspect problématique concernant la controverse
opposant les évolutionnistes et les créationnistes est, à mon
avis, l'attitude de certains chercheurs lorsqu’ils divulguent les
conclusions de leurs recherches et celle de la communauté scientifique
en général. Le mot « scientisme
» renvoie à deux attitudes différentes
: l'une, à mon sens, est acceptable, l'autre, qui s’accompagne d’une
certaine arrogance intellectuelle, est injustifiée voire dangereuse.
Par scientisme
, on peut entendre que la science est le moyen le plus
puissant à notre disposition pour nous renseigner sur la réalité. Il
est tout à fait raisonnable de penser cela car les innombrables
découvertes scientifiques l’ont clairement démontré. Aucune autre
approche de la connaissance n'est en mesure de concurrencer, même de
loin, la science à cet égard. Par ailleurs, en faisant preuve d’un
excès de confiance, les scientifiques peuvent surévaluer les
possibilités de la science. Le scientisme
devient alors, à juste titre,
une attitude arrogante contraire à l'idéal même de la démarche du vrai
scientifique qui s’inspire humblement de la nature.
Les
scientifiques doivent être les premiers à expliquer clairement aux
étudiants et au grand public ce qu'est la science et quels en sont les
fondements. La science est construite, par exemple, sur des hypothèses
et des axiomes philosophiques fondamentaux: le réalisme, le
naturalisme, l’unicité et la cohérente de l’univers, son explication
par les seuls phénomènes naturels; le rasoir d'Occam
(l’explication des
phénomènes naturels au moyen d’un nombre minimal d’hypothèses), Le dictum de Hume
(élément fondamental du scepticisme qui requiert des
preuves extraordinaires pour des affirmations extraordinaires, par
exemple, une échelle de sévérité proportionnelle à la nouveauté du
phénomène étudié). Le réalisme et le naturalisme sont, bien entendu,
des actes de foi, mais insignifiants par rapport à ceux requis par les
religions ou toute autre méthode de recherche.
Les scientifiques sont souvent accusés d'arrogance et de snobisme
intellectuel. Hélas, l'accusation est parfois justifiée. S'il est vrai
que nous apprécions la réussite intellectuelle au plus haut point et
que l’on peut discuter de l'importance des chercheurs et des
intellectuels dans notre société, il faut aussi tenir compte d’au moins
trois autres choses. 1) Aucune société composée exclusivement
d'intellectuels ne pourrait survivre. 2) L'intellectualisme est une
valeur humaine et non une valeur universelle : rien ne justifie dans le
cosmos que les gens intelligents aient droit à plus de considération
que tout autre individu. 3) Les progrès de la science, il ne faut
jamais l’oublier, ne sont pas toujours sans effets négatifs, pensons à
la bombe atomique et à la prolifération des armes nucléaires.
Les sophismes créationnistes
Voyons maintenant quelques-unes des principales erreurs
logiques du créationnisme. Cette
liste est loin d’être
exhaustive, mais elle suffira à illustrer les erreurs de
raisonnement de ceux qui nient l'évolution
.
L’un des malentendus les plus répandus et les plus pernicieux, est sans
conteste l'équation abusive que l’on fait entre l'évolution
et
comportement immoral. On peut voir des publications créationnistes
renfermant une photo de l’arbre de l'évolution
produisant toutes sortes
de « fruits du mal » tels que l'avortement, l'éducation sexuelle, le
rock heavy-métal ou l'eugénisme. Cette comparaison est, bien sûre, très
boiteuse. Bien que la théorie de l'évolution, en particulier le «
darwinisme social », ait servi et serve encore à justifier toutes
sortes d'idéologies sociopolitiques bizarres , le lien entre
l’évolution
et ces idéologies est plus que ténu. En fait, selon le
philosophe Peter Singer, l’être humain vit dans la liberté et le
respect de principes éthiques parce qu’il a évolué comme un animal
social.
On voudrait aussi condamner la génétique parce qu’Hitler a voulu
appliquer un programme eugénique, ou encore abolir l'étude de la
physique qui a rendu possible la bombe atomique. Il est vrai que les
scientifiques doivent parfois faire des choix moraux et assumer les
responsabilités qui s’ensuivent, mais la science en tant que telle est
moralement neutre; elle est amorale, elle n’est pas immorale. Nous
voulons connaître la structure de l'atome et cette connaissance n'est
ni bonne ni mauvaise. C’est à l’être humain, politiciens, autorités
militaires ou religieuses beaucoup plus qu'aux scientifiques, qu’il
appartient de décider des applications de cette connaissance.
En fait, la plupart des maux dont on accable l'évolution
existaient
bien avant Darwin et ne peuvent donc pas en toute logique être imputés
à la théorie évolutionniste. En outre, l'éducation sexuelle,
l'enseignement moral et l'humanisme peuvent difficilement être
considérés comme des « fléaux ».
Aux
yeux des créationnistes, l'évolution
serait une théorie en crise. Bien
sûr les champs de recherche en biologie évolutionniste sont nombreux
tout comme les divergences de points de vue entre scientifiques sur
certains aspects précis. Cela ne signifie pas pour autant qu’il y a
crise.
Le principal coupable ici, bien malgré lui, il faut le préciser, est
Stephen J. Gould (photo). Avec Niles Eldredge, il a proposé en 1972 la théorie des équilibres ponctués
. Selon cette théorie, l'évolution
peut
survenir rapidement à l'époque de l'émergence de nouvelles espèces (la
ponctuation). Ensuite il ne se passe pas grand-chose la plupart du
temps (stase ou équilibre). S'il est vrai que cette théorie a suscité
beaucoup de controverse et donné lieu à de nouvelles pistes de
recherche, Gould lui-même n'a jamais remis en question le darwinisme.
On se demande alors pourquoi les créationnistes le font.
Les changements « soudains » théorisés par Gould et Eldredge ne se
produisent pas du jour au lendemain, mais au cours de centaines de
milliers d'années. Ils semblent instantanés uniquement dans une
perspective géologique. C'est dans la nature des sciences de progresser
par une remise en question franche et continuelle des nouvelles
théories. Cela ne signifie pas pour autant que tout désaccord donne
lieu à une révolution.
Les créationnistes aiment bien répéter que l'évolution
n’est qu’une
théorie « parmi d’autres ». Ils utilisent le mot théorie dans son sens
commun et réducteur de supposition, de conjecture. Or, en
science, les théories sont des modèles complexes solidement
étayés qui cherchent à expliquer les principaux phénomènes naturels.
Cela ne garantit pas que ces modèles soient justes, mais nous ne
pouvons pas les rejeter d’un simple haussement d’épaules. Il est
curieux que personne ne considère la théorie de Copernic ou celle de la
relativité comme étant uniquement des théories « parmi d’autres ».
Un autre sophisme créationniste est l'affirmation selon laquelle il n'y
a pas de fossiles intermédiaires prouvant hors de tout doute le
processus de l’évolution
. Le répertoire des fossiles comporte des
lacunes, personne ne conteste cela, mais ces lacunes n’infirment en
rien la théorie de l'évolution
. Une théorie scientifique doit être
conforme à la réalité. Ce qui importe, c'est la présence de preuves qui
viennent la confirmer ou l’impossibilité de réfuter ces preuves. C’est
pourquoi les conclusions scientifiques sont toujours provisoires.
Jusqu'à maintenant on n'a pas trouvé un seul fossile qui vienne
contredire la théorie de l'évolution
; au contraire, tous ceux qui ont
été découverts la confirment. Cela dit, rien ne nous assure que nous
aurons un jour la séquence complète de toutes les formes de transition
entre les organismes. Nous en avons déjà un nombre appréciable et ils
s’insèrent dans l’évolution
exactement là où là théorie le prédit.
Prétendre, comme le font les créationnistes, que l'éducation doit être
une activité démocratique est très pernicieux. Quand je dis à des
créationnistes ou même à certains de mes amis ou à des collègues que
l'éducation ne saurait être démocratique, je sens que je touche à un
point sensible. Par non démocratique, je veux dire que l'éducation ne
doit pas consister à enseigner un éventail d'opinions contradictoires
dans le simple but de plaire à tout le monde. L'enseignement doit
transmettre les meilleures connaissances actuelles. Le fait que ces
connaissances peuvent un jour se révéler inexactes est dans la nature
des choses. L’enseignement sera alors modifier en conséquence.
Avant de remettre en question ce que les professeurs enseignent à leurs
enfants, les parents américains qui pensent le savoir mieux qu’eux
devraient y réfléchir à deux fois. Les enseignants ne sont-ils pas
formés pour accomplir leur travail? Sans diplôme de médecine,
oseriez-vous conseiller un chirurgien du cerveau sur la façon de vous
ouvrir la boîte crânienne? J’en doute fort. Mais pour
beaucoup d’Américains, l'idée de placer sur un pied d’égalité deux
théories qui suscitent la polémique semble faire partie de l'idéal
américain d'équité. Pourquoi ne pas enseigner l’évolutionnisme et le
créationnisme
si ces deux théories existent? C’est que cela pénalise
les enfants, car le créationnisme
n’est pas une théorie aux yeux de la
communauté scientifique.
Nous n'enseignons pas la science de la création (un oxymore, soit dit
en passant) pour la même raison que nous enseignons que la Terre est
ronde et non plate, que notre planète tourne autour du Soleil et non le
contraire, que les caractères acquis sont transmis par les gènes et non
par des modifications résultant d’une intervention directe de
l'environnement (lamarckisme). Nous n'enseignons que ce qui correspond
à la réalité telle qu’elle est observée et c’est pourquoi nous
n’enseignons pas le créationnisme
, ce qui serait rendre un très mauvais
service à nos enfants.
Dans la leçon suivante, nous verrons certaines erreurs courantes que
commettent tant les scientifiques que les enseignants. Nous décrirons
aussi des stratégies destinées à améliorer l'enseignement scientifique
et à éclairer le débat opposant les évolutionnistes et les
créationnistes.
Instructions : Ceci est un exercice libre permettant de renforcer les concepts de ce module. Après avoir cliqué sur votre réponse pour chacune des questions, utilisez le bouton « Soumettre » pour voir une évaluation automatisée de vos réponses. Vous pouvez répéter l'exercice autant de fois que vous le souhaitez.
Écrivez un court texte dans la boite ci-dessous pour chacune
des questions et ensuite cliquez sur le bouton «
réponse suggérée » pour
comparer votre réponse. Si vous avez de la
difficulté, relisez le texte ci-dessus.
1. Qu’est-ce
qui cloche si l’on croit comme les tenants du postmodernisme qu’il faut
mettre sur un pied d’égalité toutes les traditions culturelles?
2. Il semble raisonnable de demander que la science respecte des principes d’éthique. Où est l'erreur?
3. Les adeptes de l'antiélitisme prétendent que les activités intellectuelles sont habituellement réservées à quelques privilégiés. Pourquoi devons-nous combattre cette opinion?
Leçon 1 - 2

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